16

 

Le collège semblait séparé du monde, prisonnier d’un globe de verre aux parois si épaisses qu’elles déformaient les lignes et étouffaient les sons. Les élèves remontaient les couloirs avec une démarche pesante de robots minés par la rouille. David plissait les yeux, reniflait, avalait sa salive, pour tenter de détecter les symptômes de cette sclérose indiscernable et pourtant envahissante. L’air avait-il encore le même goût ? La même odeur ? Il avait la certitude qu’une mutation était en train de s’opérer. Les bruits eux-mêmes s’altéraient peu à peu. Ainsi le bruissement mouillé de la mer avait fait place à une sorte de crépitement métallique inexplicable, comme si des milliers de boulons avaient soudain pris la place des galets jonchant la grève. D’épais panaches de fumée envahissaient le ciel, vomis par on ne savait quel incendie invisible. Cela moutonnait, s’enroulait, se subdivisait en un grouillement de poulpe qui se convulse et s’étouffe dans son encre. La nuit, parfois, on croisait Bubble-Sucker, errant au long des corridors, en pyjama rayé, l’œil fixé sur les étoiles et bredouillant :

— Ce sont les planètes maléfiques, Mars, Saturne… Elles nous tiennent sous leur influence.

David, lui, se ratatinait sous ses draps humides et se cachait la tête sous l’oreiller pour échapper à la lumière blême de la lune. Le ciel nocturne lui faisait l’effet d’une banquise gelée dérivant à travers le cosmos, d’un énorme morceau de glace bleuâtre rempli de bêtes mortes depuis des milliers d’années. Des momies préhistoriques et cryogénisées, aux sourires hérissés de dents.

En classe, les professeurs perdaient de plus en plus fréquemment le fil de leur discours, comme si leur mémoire s’émiettait sous l’effet d’un rayonnement néfaste. Mary Bouffe-minou et Bubble-Sucker restaient parfois de longues minutes silencieux, la bouche ouverte, l’œil perdu dans le vague, victimes d’une effrayante paralysie mentale. Curieusement, ces dérapages n’entraînaient aucune dissipation des élèves. Personne n’éprouvait plus le besoin de pouffer, de ricaner ou de jeter dans les airs des boulettes de papier copieusement enduites de salive, non… Les garçons demeuraient silencieux, trop silencieux, le regard terne, le visage gris, la bouche molle, tels des malades anémiés qu’on pousse sur une chaise roulante. Alors, en ces moments de déliquescence extrême, David sentait passer sur lui le souffle de l’épouvante, et il devait se faire violence pour ne pas gifler ou pincer ses compagnons de pupitre. Il lui semblait que la pension tout entière succombait à une inexplicable maladie de langueur. Les cerveaux s’engourdissaient, le sang s’épaississait au long des artères, engendrant de précoces nécroses. Il était entouré d’adolescents gagnés par la débilité. Bubble-Sucker lui-même avait de jour en jour l’œil plus dilaté, le teint plus cireux. Quant à Mary, elle arrivait en classe maquillée en dépit du bon sens, le rouge à lèvres étalé de travers, les bas tire-bouchonnant sur les chevilles. Avec la mort du directeur un germe de destruction s’était introduit à la pension, un virus qui désagrégeait lentement les esprits et le cadre social. La stupeur s’installait. Une stupeur froide de pénurie mentale qui vous laissait toujours avec « un mot au bout de la langue », victime d’un trou de mémoire ou d’un passage à vide.

« Diminués, songeait David, ils sont tous diminués… »

Un psychologue aurait expliqué ce bizarre état de flottement par les séquelles traumatiques résultant de la mort du chef d’établissement, mais David savait que ce n’était pas là la vraie raison. Le mal était plus profond, plus grave. Il était partout, dans l’air, dans l’eau, dans la nourriture, présence néfaste vibrant sur une longueur d’ondes inconnue. Il rongeait les êtres mais aussi le monde, le paysage, les objets…

Depuis quelque temps l’herbe paraissait moins verte, plus caoutchouteuse. Les ombres sur le sol se déformaient de manière anormale, comme gangrenées par un quelconque bouillonnement interne. L’eau coulait des robinets avec un bruit singulier et le café du matin avait un curieux goût de terre remuée.

« Symptômes de folie, se répétait l’adolescent, tu es en train de déjanter, mon pauvre vieux, c’est tout. »

Non, ce n’était pas tout. Et à vrai dire il aurait mille fois préféré être fou, car il savait que le café avait réellement un goût de terre et que les ombres adhéraient à présent au sol comme du goudron frais ! Des métamorphoses s’opéraient, lentes, progressives, altérant les données habituelles du monde naturel, et les miasmes de ces oxydations multiples embrumaient les esprits, enfumaient les intelligences, faisant lentement régresser le petit peuple du collège vers la torpeur végétale.

— Mars, Saturne… Les planètes maléfiques.

Bubble-Sucker arpentait les couloirs, bredouillant des prévisions en forme d’anathèmes, parlant de guerre et de conflits, de dangers imminents. Les collégiens, eux, avaient perdu jusqu’au goût du bavardage et la cour de récréation ressemblait de plus en plus au parc d’un asile peuplé de lunatiques aux visages torturés par la confusion et le désordre.

Chaque jour les leçons d’histoire, d’anglais ou de mathématiques s’enlisaient irrémédiablement au bout d’une vingtaine de minutes dans un incompréhensible bredouillis, et il n’était pas rare de découvrir, au hasard des salles de classe, des professeurs endormis sur leur bureau, la tête posée sur la liste de présence, la cravate dénouée, faisant face à une vingtaine d’élèves hagards, fixant avec une attention hallucinée un défaut du bois à la surface de leur pupitre. Il fallait claquer des mains, donner de la voix, pour remettre la machine en marche, pour obtenir un semblant d’activité. La maladie du sommeil s’était abattue sur l’établissement, une de ces langueurs qui minaient au XIXe siècle les âmes romantiques et les menaient doucement au tombeau par un ralentissement de toutes les fonctions organiques. Bâillements, pâleur, anémie, gestes malhabiles, David voyait augmenter les signes de la débâcle. Quelque chose était en train de s’assoupir chez tous ces êtres : une sorte d’étincelle vitale, de flamboiement nerveux. Ils se rétractaient, entraient en léthargie, leur sang devenait rose…

Par réaction David s’obligeait à présent à remuer, à soulever des poids, à effectuer de nombreux exercices d’assouplissement. Il avait l’intuition qu’en stimulant son corps il échapperait à l’engourdissement général. Dans le même ordre d’idée, il but et mangea comme quatre, se contraignit à prendre deux fois par jour une douche glacée et renonça définitivement à l’usage des somnifères dont il émietta les comprimés dans les toilettes.

Il s’aperçut qu’un peu partout à l’intérieur du collège les pendules s’étaient arrêtées les unes après les autres et que personne n’avait songé à les remonter ! Ce détail lui parut révélateur de l’état de pourrissement interne du cadre administratif, et, pour mesurer à quel point il avait raison, il se leva un jour au beau milieu du cours de Mary Bouffe-minou et quitta la salle sans que la jeune femme remarque son manège. Il se promena ensuite de bureau en bureau, ne découvrant que des sièges vides et des machines à écrire poussiéreuses.

— Les secrétaires ne viennent plus, lui expliqua Bonnix qui faisait justement sa ronde. On ne sait pas pourquoi, elles n’ont donné aucune explication. C’est pas grave, de toute manière on n’en a rien à foutre de la paperasse !

David hocha la tête en observant le jeune homme du coin de l’œil. Était-il plus pâle qu’à l’accoutumée ? C’était difficile à dire, pourtant on sentait chez le lieutenant des Survivants un émiettement diffus, une lassitude. Une… capitulation.

Shicton-Wave et sa milice allaient-ils succomber eux aussi à la mollesse ambiante ? Voilà qui eût été surprenant !

— Mars, Saturne, murmurait Bubble-Sucker chaque fois que le soleil disparaissait à l’horizon, les planètes maléfiques…

Le temps bourdonnait, mouche noyée dans la confiture noire.

Dormir, la nuit, devenait un combat, et David usait les heures à se retourner d’un flanc sur l’autre pour échapper à l’irritation douloureuse née du contact des draps. Tantôt c’était la couverture qui, s’alourdissant, lui comprimait la poitrine et l’étouffait. Tantôt c’était le matelas qui, subitement gagné par la mollesse des fruits blets, l’aspirait dans ses tréfonds laineux comme une poche de sables mouvants. L’adolescent gigotait, s’asseyait, battait des jambes, rejetait les draps, ramenait les couvertures… puis recommençait, sans relâche, tandis que l’aiguille de la pendule grignotait le silence nocturne avec la voracité d’une souris bourrée d’engrenages.

Trop chaud, trop froid, trop rêche, trop doux… Les sensations se suivaient, opposées mais toujours désagréables, agaçant les nerfs par leur acidité ou leur fadeur. David avait la peau fragile, la chair brûlante. Une simple goutte d’eau tombant par surprise sur le dos de sa main provoquait en lui un spasme proche de la convulsion. Il était comme ces alcooliques qui, au lendemain d’une nuit de beuverie, ne peuvent supporter que les chuchotements. Le collège tout entier souffrait du même mal. On parlait peu et lorsqu’on devait le faire, c’était toujours dans un souffle, dans un halètement de mourant qui laminait les mots et les changeait en soupirs incompréhensibles. Les cas de somnambulisme se multipliaient, peuplant les corridors de garçons hallucinés, en pyjama froissé, qui déambulaient au hasard, zigzaguant entre les bustes de plâtre des penseurs grecs aux noms imprononçables. Les petits urinaient de plus en plus fréquemment dans leur lit, emplissant les dortoirs d’une odeur alcaline. Les lapins que le cuisinier élevait dans une cahute, derrière le réfectoire, devinrent fous et s’écorchèrent vifs en se frottant contre le grillage des clapiers ; on les retrouva sanglants, dénudés telles des carcasses pendues aux crochets d’une boucherie.

Un soir qu’il déambulait dans le maître couloir du second étage, David fut brusquement saisi d’une envie d’uriner. C’était plus un spasme qu’une véritable nécessité physiologique, mais comme la porte des cabinets réservés aux professeurs se trouvait tout près de lui, il la poussa. Il savait qu’en temps ordinaire il aurait commis là un véritable crime de lèse-majesté mais l’atmosphère faisandée qui régnait sur la pension lui donna à penser qu’il n’avait plus à s’encombrer de pareils tabous. Pourtant, à l’instant où il portait la main au premier bouton de sa braguette, il se figea… Au fond de la cuvette de porcelaine des w.-c., immergé sous l’eau du siphon, se tenait  – ratatiné  – un objet qui défiait la logique.

Un excrément. Un excrément lové en spires concentriques et se terminant comme à l’accoutumée par une virgule verticale…

Un excrément, soit… Mais un excrément de métal.

David actionna l’interrupteur. La lumière inonda la porcelaine immaculée, lui prouvant qu’il n’était pas victime d’une illusion. Au fond de la cuvette le cylindre fécal de chrome bleuté scintillait comme une sculpture surréaliste. David s’adossa à la porte. L’incident, sous ses allures grotesques, n’en était pas moins alarmant, car il signifiait que l’un des professeurs portait dans son ventre le bouillonnement glacé du métal fabuleux, que le fer d’outre-étoiles se dilatait, débordant son estomac pour couler dans ses intestins… Il était venu, là, s’asseoir au bord de la cuvette pour se soulager, et le mercure, fluide parce que gorgé d’énergie vitale, avait coulé de son anus, sans qu’il s’en aperçoive. Oui, quelqu’un à l’intérieur du collège était d’ores et déjà « colonisé » ! Colonisé, comme cet homme aux dents de fer que David avait entrevu au drugstore de Triviana, et qui mâchait sa propre langue comme un banal hamburger…

L’excrément bleuâtre emplissait la cuvette, telle une coulée de métal tombée d’un creuset et maintenant refroidie. David ne pouvait détacher son regard de cette abjection polie comme une sculpture moderne. Un professeur… Un professeur cachait dans ses tripes la germination du métal extraterrestre. D’une manière ou d’une autre, il s’était trouvé contaminé, et depuis la chose vivait en lui, mangeant son énergie vitale, se dilatant jusqu’à remplir tous ses viscères. Lorsque le fer liquide aurait chassé le sang, submergé toutes les cavités naturelles, il deviendrait une sorte de golem semblable à ceux qui hantaient déjà la lande. De qui s’agissait-il ? D’un homme ? D’une femme ? David passait en revue les visages des différents enseignants. L’un d’entre eux avait-il fait montre récemment d’un comportement anormal ? Mais qui pouvait s’enorgueillir d’un comportement normal à l’heure actuelle ? Qui ? « Même pas toi », lui souffla sa voix intérieure.

Instinctivement, il porta la main à son ventre. Était-il lui-même colonisé ? Avait-il les intestins remplis de cette merde métallique qui lui faisait si peur ? Non, il lui semblait qu’il l’aurait su, qu’il l’aurait senti… Et puis la contamination, l’infiltration devait s’accomplir à l’occasion d’une blessure, or sa peau ne présentait aucune excoriation susceptible d’avoir livré passage à l’envahisseur. Aucune ? En était-il vraiment certain ? Gagné par un doute horrible, il se déshabilla en hâte pour s’examiner, jetant ses vêtements au hasard sur le carrelage. Nu, il se palpa, indifférent au froid qui lui hérissait la peau. Par bonheur il ne découvrit aucune blessure et poussa un soupir de soulagement. Il devrait cependant se montrer prudent car il n’avait qu’une notion confuse du processus d’infestation. Comment cela se produisait-il ? Fallait-il être victime d’un coup de couteau (de l’un de ces couteaux forgés par Jonas Stroke !) ? Ou bien les créatures avaient-elles développé une stratégie encore plus insidieuse ?

Une épingle piquée sur un foulard, une agrafe dans l’angle d’une liasse de polycopies, un clou qui dépasse du chambranle d’une porte. Et l’on se pique, et l’on s’érafle… Et la fausse épingle, la fausse agrafe, le faux clou, injectent en vous leur venin sous la forme d’une minuscule goutte de mercure. Une goutte qui va proliférer, grossir, décupler son volume au fur et à mesure qu’elle absorbera votre énergie vitale ?…

Fallait-il dès à présent s’envelopper d’une carcasse protectrice ? D’une armure ? (« Non ! Une armure est en fer, crétin ! »)

David tendit la main vers la chasse d’eau, actionna la manette…

L’excrément de métal résistait au flot, et le garçon l’entendit même tinter contre la porcelaine de la cuvette. Il se mordit la langue pour endiguer le rire qui lui dilatait la gorge. Non, ce n’était pas drôle. Quelque part, en ce moment précis, un homme, une femme, parlait d’une voix ensommeillée à vingt ou trente élèves tandis que le mercure des étoiles clapotait entre ses flancs, envahissant peu à peu son circuit sanguin, ses artères, s’infiltrait à l’intérieur de ses os pour les plomber.

« ils sont là, songea David, ça y est. ils se sont glissés dans nos rangs. Si M’man était à côté de moi, elle les repérerait au premier coup d’œil, ils ne pourraient pas lui donner le change, ça non ! »

La tuyauterie finit par avaler le cylindre brillant, et David quitta le réduit sans plus penser à se soulager. Il évoqua mentalement le portier, Bubble-Sucker, Mary Bouffe-minou et tous les autres. Lequel d’entre eux était contaminé, investi ?

— Chaque fois qu’il se mouche le chrome lui sort par les narines, murmura-t-il, et lorsqu’il se coupe une perle de mercure s’échappe des lèvres de la plaie, et quand il…

Il se mit à courir comme un fou au long du couloir, pour tenter d’user sa peur. Le mal était ici, désormais, entre les murs du collège, il n’y avait pas d’autre explication aux malaises qui avaient assailli les occupants de la pension au cours des derniers jours.

— L’émanation, balbutia David à bout de souffle, l’émanation de la métamorphose…

Il regagna la salle d’étude au bord de la syncope, des papillons noirs sur la rétine. Debout au centre de l’estrade, Bubble-Sucker ânonnait un théorème d’une voix de médium en transe. David s’assit et dévisagea ses condisciples. Ils lui parurent tous suspects. Tous.

Le soir même, au réfectoire, les choses prirent une tournure malsaine qui alarma David.

Dans la grande salle à demi vide à présent, les collégiens s’étaient disposés au hasard, en dépit des habitudes jusqu’alors observées. Les groupes s’étaient dissociés, les amis séparés. La répartition des dîneurs ne tenait plus aucun compte du protocole ordinairement en vigueur. Ainsi les élèves des classes supérieures côtoyaient-ils les « petits », et les professeurs, qu’on voyait jadis manger à la même table, très en retrait, se retrouvaient-ils installés à la diable, au coude à coude avec leurs propres élèves. David lut, dans cette disposition anarchique, le signe d’une désagrégation profonde. Le squelette se désarticulait, la carcasse du collège partait à vau-l’eau. La bête se couchait pour mourir, l’échiné rompue, les vertèbres éparpillées.

Le garçon s’assit à l’écart, l’estomac serré. On n’avait pas allumé la totalité des plafonniers, et, dans la mauvaise lueur qui tombait des lustres, cette assemblée de dîneurs silencieux avait l’air de participer à une quelconque veillée funèbre.

David prit machinalement le petit pain posé sur son assiette et esquissa le geste de le rompre. Il s’arrêta aussitôt. La boule dorée était anormalement lourde. Plombée. Une miche de pierre qui faisait plier le poignet.

Des images de roman d’aventures assaillirent l’enfant : la lime cachée qu’on glisse au prisonnier, la dague ou le revolver noyé dans la pâte, le…

Mais c’était trop lourd, trop compact. Du bout des ongles, il effrita la croûte, crevant la mie. Tout de suite ses doigts rencontrèrent la surface froide de la chose qui se cachait au cœur du pain et la nausée le saisit.

D’après ce qu’il pouvait en voir, c’était une boule de fer reproduisant la texture de la mie. Un galet oblong, un noyau bleuté qui s’était développé à l’intérieur de la miche, l’envahissant presque totalement. On avait la sensation qu’une tortue s’était creusé un abri à l’intérieur de la boule de pain. Une tortue de chrome à la carapace grêlée de cratères. On ne savait comment elle avait pénétré là, mais elle s’y tenait lovée, en attente, comme endormie.

David la repoussa du bout de sa fourchette. Il se sentait malade, au bord de l’évanouissement, et la salle dansait sous ses yeux.

« Je vais m’évanouir », constata-t-il, en se cramponnant au rebord de la table.

Une sueur froide sourdait de la racine de ses cheveux pour ruisseler sur son front, et ses dents claquaient sans qu’il puisse maîtriser les spasmes de ses mâchoires. Il était malade. Épouvantablement malade. Les émanations de la chose peut-être ? Ou bien la tension nerveuse ou encore…

Malade, effroyablement malade, les viscères en débandade, le cerveau liquéfié, les muscles plus friables que du papier de soie humide. Il tanguait, la table se déformait, faisait le gros dos, les fourchettes ondulaient comme des serpents filant au fond d’une mare.

« Je suis en train d’imaginer tout cela, songea David, il ne se passe rien du tout, je suis seulement malade. »

La nuit envahissait la salle, bavant par les interstices des fenêtres mal fermées. Les visages blancs grimaçant au-dessus des assiettes semblaient des citrouilles de cire blême à la bouche fendue d’un coup de serpe.

Les genoux de David tremblaient, et à l’envie de vomir s’ajoutait maintenant celle de chier et de pisser. Toute la force de son corps concentrée dans ses ongles, il parvint à ne pas tomber, à demeurer ainsi, accroché tel un naufragé au rebord de la table. Sa vue se brouillait, et il ne distinguait plus le réfectoire qu’au travers d’un épais brouillard.

Il eut l’illusion que les élèves se détournaient du contenu de leur assiette pour contempler les dents des fourchettes avec une attention maniaque de lunatique obsédé par les plus infimes détails.

Ils maniaient les fourchettes avec extase comme s’ils réalisaient brusquement que c’était là la plus jolie chose qui leur eût été donné d’admirer depuis leur naissance.

Des fourchettes, de simples fourchettes sur le manche desquelles s’étalait le blason du collège. Ils souriaient, béats, décrivant des arabesques avec leurs mains, improvisant des mouvements de poignet à la manière des bretteurs, brandissant les fourchettes en guise de rapières. Et voilà qu’ils en éprouvaient les pointes sur le bout de leur langue… Voilà qu’ils retroussaient leurs manches pour se piquer les bras. Ils piquaient… piquaient.

David voyait les points rouges se dessiner sur la chair blanche. Des points rouges de signaux télégraphiques. Du morse, oui, du morse. Tut-tut-tut…

Du sang perlait, couronnant chacune de ces piqûres d’un minuscule point vermeil. Les élèves riaient, d’un affreux rire silencieux qui leur ouvrait le visage en deux, comme une balafre au rasoir. Et dans la lumière avare tombant des lustres, leur langue paraissait noire. D’une noirceur de viande corrompue.

Les fourchettes jetées sur la table ondulaient, grouillaient, se nouaient, vipères d’acier mou aux têtes couronnées de dents.

— Le métal, balbutia David, c’est le métal, il a pris la forme des fourchettes. Il cherche à occasionner des plaies, à s’infiltrer dans les corps. Il est partout !

Il lui sembla que la cuisse de poulet qu’on venait de placer dans son assiette cachait, sous sa viande pâle, des os de fer, que la sauce débordant de la louche était pleine de limaille, que…

Les collégiens poursuivaient leur étrange manège, se criblant les bras de coups de fourchette, frappant de plus en plus fort, abattant leur outil avec une détermination effrayante.

Le sang giclait à présent, souillant les chemises et la porcelaine des assiettes. Certains, leur besogne accomplie, demeuraient stupides, fixant ce minuscule harpon planté au creux de leur paume ou à la saignée du coude, sans paraître éprouver la moindre douleur.

« Attention ! aurait voulu crier David, le venin du métal est en train de couler en vous. Il va vous envahir, bouillir dans vos veines, vous coloniser… »

Mais il ne dit rien. Sa propre fourchette rampait sur son poignet, et ses dents acérées dardaient vers les veines bleues saillant sous le bracelet-montre. Elles allaient frapper, s’abattre tel le dard d’un scorpion. David secoua le bras, se débarrassant du serpent de métal.

Se rejetant en arrière, il fit tomber sa chaise et esquissa un mouvement de fuite. Mais il ne put atteindre le couloir. Ses jambes s’affaissèrent sous son poids et il roula sur le carrelage, évanoui.

Quand il reprit connaissance, Bubble-Sucker lui bassinait le front avec un torchon humide.

— Eh bien, Sarella, bougonna le petit astronome, on nous fait une syncope ?

David se redressa sur un coude. Le réfectoire avait retrouvé son allure habituelle et les élèves mangeaient sans s’occuper de lui. Aucune fourchette ne serpentait à la surface des tables, et il n’y avait de sang nulle part.

« Je perds la tête », constata-t-il avec un détachement de grand malade.

À dater de cet incident, les phénomènes de langueur et d’anémie dont il était victime s’amplifièrent, le privant de tout ressort. Monter un escalier lui devint pénible, toute marche prolongée lui amenait le cœur au bord des lèvres, et il devait rituellement s’asseoir pour laisser aux mouches noires tapissant sa rétine le temps de s’envoler. Il traversait la cour de récréation le dos courbé, la poitrine creuse, des bourdonnements plein les oreilles. Les symptômes qui l’assaillaient lui rappelaient en grande partie les troubles engendrés par une prise de sang, lorsqu’on se relève trop précipitamment et que la tête se remplit d’un essaim de picotements noirs.

« Nous sommes irradiés, se répétait-il à longueur de journée. La proximité du métal nous enveloppe d’ondes nocives. Notre cerveau est peut-être déjà en train de se racornir comme une cervelle de mouton oubliée sur un présentoir de supermarché. Oui ! C’est cela, notre volume cérébral diminue de jour en jour, nous condamnant à sombrer lentement dans l’idiotie… »

Chaque fois qu’il s’efforçait de réfléchir, il s’effrayait de voir combien il avait de mal à rassembler ses idées. Son intelligence s’évaporait, le laissant hagard, plongé dans une hébétude dont il ne sortait parfois qu’après plusieurs heures de dérive inconsciente. Quitter le collège lui semblait désormais une tâche au-dessus de ses forces.

Parfois, debout au centre de la cour, il lui arrivait de regarder l’allée menant à la grille d’entrée, et l’accablement s’emparait de lui. Comme elle était loin cette grille ! Comme elle était longue cette allée ! Comment aurait-il pu entreprendre une telle expédition sans y laisser la vie ?

Deux jours après l’épisode hallucinatoire de la cantine, il tenta d’affermir ses muscles en entreprenant une longue promenade à travers le parc. Cette expédition l’amena à contourner le bâtiment et à longer le mur des cuisines.

À peine s’était-il engagé entre les poubelles roulantes à couvercle articulé, qu’une odeur désagréable le frappa au visage. Une puanteur sans nom stagnait dans l’arrière-cour, là où le vent du large ne pouvait la déloger. Inexplicablement le relent de pourriture ne provenait pas des poubelles  – qui se révélèrent vides et parfaitement récurées  – mais bel et bien des cageots de nourriture que le camion de livraison venait de déposer à l’arrière de la cantine.

David marqua un temps d’arrêt. Il y avait là de gros poissons noyés dans la glace pilée, mais aussi des légumes et des fruits. Tous empestaient la fosse commune.

Il tira son canif de sa poche, déplia la lame et piqua le ventre blanc d’un poisson enseveli sous la glace et la fougère. La lame buta sur une surface dure avec un petit bruit métallique qui sonna aux oreilles du garçon comme une explosion.

… Le fer. Le fer était là, sous la mince couche d’écaillés. Un lingot fusiforme aussi pesant qu’un boulet de canon.

David sonda les fruits. Les pommes, les poires, émirent le même tintement. Incroyablement lourds, ils étaient tous habités par le même noyau de chrome ; leur chair, leur pulpe, ne constituait plus qu’un vêtement, qu’un masque. La maladie était partout.

« Je n’avais pas rêvé, pensa David, le pain cachait bien un lingot de fer. Une fève épouvantable qui n’attendait qu’une occasion pour se glisser en moi. Tout est piégé ! tout ! »

Il s’agenouilla, saisit une boîte de lait condensé et tenta de la percer. Mais sous la tôle il ne trouva qu’un cylindre de métal plein, compact. Le liquide avait disparu, et le chrome avait rempli la boîte, se solidifiant telle une figurine de plomb qui épouse tous les contours de son moule.

Des poissons de fer, des pommes de fer. Il suffisait de gratter l’enveloppe superficielle pour voir apparaître le fœtus d’acier des envahisseurs. David se redressa en haletant. Un bruit de gravier lui fit tourner la tête. Cela provenait des anciens clapiers. Mais les lapins étaient tous morts, non ? Bonnix ne lui avait-il pas raconté en détail comment les bêtes s’étaient écorchées vives en se frottant obstinément au grillage des minuscules enclos ou on les tenait prisonnières ?

Le garçon eut un éblouissement, comme chaque fois qu’il se relevait trop vite, et dut s’adosser au mur de briques. Une sueur maladive lui poissait le creux des genoux. Le petit couteau tremblait entre ses doigts.

L’odeur des nourritures infestées l’enveloppait de son halo pestilentiel, lui faisant chavirer l’estomac.

Il essaya de bouger sans parvenir à décoller ses épaules du mur. La faiblesse le terrassait, le privant, du secours d’une fuite rapide. À nouveau le gravier crissa, comme si quelqu’un piétinait autour des clapiers. David tenta une nouvelle fois de bouger mais ses jambes étaient si molles qu’elles lui semblèrent ankylosées.

Maintenant des ombres se dessinaient à l’angle de la petite bâtisse abritant les cages à lapins. Des silhouettes de petite taille… des silhouettes de lutins trottinant dans la bruyère. David jeta un rapide coup d’œil par-dessus son épaule, mais aucune lumière ne brillait derrière les baies vitrées de la grande cuisine, et le maître coq, solitaire, assis sur un tabouret, couvait ses fourneaux refroidis d’un œil dilaté par une sorte d’ahurissement visionnaire.

David tapa du poing contre la vitre sans réussir à capter son attention. Les silhouettes se rapprochaient, titubant sur les cailloux. Elles ne mesuraient guère plus de cinquante centimètres et leurs têtes s’ornaient de longues oreilles frissonnantes. Quand elles débouchèrent en pleine lumière, l’adolescent vit qu’il s’agissait de trois lapins totalement écorchés… et qui se déplaçaient debout, sur leurs pattes de derrière comme des animaux de cirque !

Les trois petits cadavres dénudés exposaient leur viande noircie en progressant d’une démarche saccadée. Ainsi dressés, debout, ils avaient l’air de sortir de l’un de ces contes où les animaux adoptent des attitudes humaines et s’habillent de redingote ou de gilet. Mais ici l’on ne distinguait aucune redingote, rien que des fuseaux de muscles entrecroisés, une chair déjà faisandée dont les tendons avaient cédé par endroits : Sous l’enveloppe tissulaire pointaient les os. Des os de chrome, brillants. Les dents étaient en acier, elles aussi, ainsi que les griffes. Les trois carcasses se dandinaient en faisant bouger leurs longues oreilles encore couvertes de poil.

Lorsqu’elles ne furent plus qu’à deux ou trois mètres de lui, David s’aperçut que chacun des lapins morts tenait, coincé entre ses incisives, un morceau de cigarette, un mégot probablement ramassé sur le gravier de la cour !

Des lapins debout sur leurs pattes arrière et tétant un mégot, comme un docker qui charrie des caisses en avalant, goulée après goulée, une salive jaunie par le tabac ! C’était grotesque… Et l’incongruité même de la situation le délivra de la peur qui montait en lui.

Il comprit que le métal ne maîtrisait pas toujours le processus d’invasion et que sa stratégie mimétique mélangeait parfois les comportements sans tenir compte des cloisonnements de rigueur. Pénétrant dans la peau d’un être vivant, il n’avait pas réussi à comprendre qu’il s’agissait d’un animal, et que les animaux ne singeaient pas forcément les attitudes humaines… telle celle qui consiste à se déplacer en posture verticale ou à se planter une cigarette au coin de la bouche.

Le charme était rompu. David glissa latéralement, les épaules toujours collées au mur, s’éloignant aussi vite qu’il le pouvait des créatures irrationnelles dressées entre les cageots. Abandonnant son projet initial, il regagna le collège et alla s’asseoir dans l’un des coins du foyer. Shicton-Wave lui sourit. Il fumait une longue cigarette de tabac oriental. David ferma les yeux.

 

Une vague de découragement s’abattit sur lui.

Château hanté dérisoire, le collège était ainsi peuplé de lapins fantômes ! De golems travestis en humains qui emplissaient les toilettes d’invraisemblables merdes de fer, tandis qu’un cuisinier frappé de stupeur engrangeait dans la chambre froide une nourriture immangeable aux noyaux d’acier.

« Tout fout le camp », conclut mentalement David.

Cet effort de réflexion l’avait épuisé, et il plongea dans un trou noir d’où il ne devait émerger que deux heures plus tard. Lorsqu’il retrouva la jouissance de ses facultés, il vit que la nuit était tombée et que le foyer était vide. Les élèves avaient regagné les dortoirs sans lui prêter la moindre attention. Il était seul dans la grande salle avec le vent qui cognait aux vitres, et l’odeur de fumée refroidie stagnant au-dessus des tables. Il se leva, et sa chaise grinça de manière effroyable.

Dehors l’herbe était noire et la lune ouvrait des crevés d’argent dans les nuages.

— Les lapins, murmura David, ils sont sûrement dehors, ils rôdent dans l’obscurité. Je le sens.

Appuyant son front contre la vitre, il chercha les longues oreilles des trois bêtes écorchées. Allait-il les voir surgir côte à côte, leurs dents de fer pinçant un moignon de mégot, avançant de cette démarche malhabile due à l’inaptitude de leurs pattes arrière à la station verticale ?

Maintenant il n’avait plus peur d’eux, mais son dégoût subsistait. Il décida de regagner sa chambre car le froid de la nuit le glaçait au travers des vitrages, pénétrant sa chair.

À petits pas, déjà essoufflé, il sortit du foyer et remonta le couloir. Son cœur battait trop fort sous ses côtes, et parfois son rythme se transformait en éboulements tachycardiques.

Le déambulatoire lui parut mesurer trois bons kilomètres, et il hésita une seconde à se lancer dans une telle course. Ne ferait-il pas mieux de se coucher sur l’une des banquettes de velours râpé et d’attendre le matin ?

Baissant les yeux, il prit pour repère la ligne médiane du carrelage à damier et s’efforça de ne pas dévier de cette trajectoire rectiligne. Hélas, les dix premières cases franchies, sa vue se brouilla, et il commença à dériver sur la droite comme un oiseau blessé qui glisse sur l’aile. Il essaya de redresser sa course, en vain, la dérive s’accélérait. Il se sentait « partir dans le décor » comme lorsque petit il jouait à l’automobile ou au cheval emballé. Il crut qu’il allait s’aplatir sur le mur, ou enfoncer la porte-fenêtre, et rentra la tête dans les épaules pour se protéger instinctivement des coupures.

Il penchait de plus en  plus, la face blême de la lune qu’il entrevoyait à travers les vitrages l’aspirait. Il ne pouvait plus détacher ses yeux de cette tache cendreuse et tavelée, de cette macule bourgeonnant sur l’étendue du ciel comme une maladie de peau. Il glissait, les bras ouverts, la tête pleine d’une spirale sans fin. Il manqua de peu la baie vitrée et heurta le mur du front. Le coup l’étourdit et il tomba sur les fesses, sonné.

Il était là, assis sur le carrelage, dans l’obscurité, quand Bubble-Sucker sortit de la salle des professeurs. L’astronome ne le vit pas, il était trop occupé à caresser la taille de Mary Bouffe-minou, qui se pressait contre lui en respirant fort.

David s’aplatit derrière l’une des tentures encadrant la porte-fenêtre, espérant qu’on le confondrait avec les bustes de stuc qui jalonnaient le déambulatoire. Le spectacle des deux enseignants s’étreignant avec des halètements de chiens en rut lui faisait dresser les cheveux sur la tête. Beaucoup plus grande que l’astronome, Mary devait se courber pour glisser la main dans sa braguette. Bubble-Sucker, lui, avait enfoncé sa tête chauve dans le corsage de la femme rousse et lui mordait les seins. Ils tanguaient tous les deux, dérivant sur le carrelage, et la lune éclairait d’une lumière blême leurs mains potelées chiffonnant les vêtements. Des plages de peau nue apparaissaient dans le bâillement d’une chemise ou d’une blouse retroussée. On eût dit qu’ils se pétrissaient pour se remodeler, que leur chair n’était plus qu’une pâte de graisse et de sang prodigieusement malléable. Les doigts de l’astronome avaient réduit en pièces le corsage de Mary et malaxaient sans pitié les seins débordant du soutien-gorge.

— Arrêtez, haletait la grande femme rousse, vous en profitez… Je suis malade, je ne sais pas ce qui m’arrive, lâchez-moi…

Mais elle n’en continuait pas moins à s’acharner sur la ceinture de Bubble-Sucker.

David était glacé. S’il avait pu, il aurait creusé un trou dans la muraille pour s’y terrer. Les bruits de succion, les langues humides qui paraissaient noires dans la lumière de la lune, le révulsaient. Il fut gagné par la conviction que ce sabbat n’était que le prélude d’une dévoration. Que les deux professeurs allaient s’entre-dépecer, là, au milieu du hall, tels ces animaux qui, rendus fous par la copulation, se dévorent l’un l’autre au moment du plaisir.

— Non, gémissait Mary, vous ne pouvez pas… Je n’en ai pas envie, non…

Mais sa voix s’affaiblissait. Bien qu’elle fût à demi pâmée et sans force, l’astronome la tenait presque à bout de bras. La chemise en lambeaux de ce dernier laissait deviner des biceps de faune, et son corps rondouillard se révélait couvert de poils noirs dont le frisottis dessinait un triangle crépu qu’on aurait pu croire découpé dans le pelage d’un mouton.

— Mary ! grogna-t-il d’une voix inhumaine, Mary !

Et il renversa sa compagne sur l’une des banquettes de velours élimé. Mary avait à présent la mollesse des noyés, ses bras et ses jambes partaient à la dérive, et sa tête pendait dans le vide, frôlant le carrelage. L’astronome lui écarta les jambes, déchira son slip et s’enfonça en elle d’une seule poussée. Il la besognait comme on s’acharne sur un ennemi, comme s’il eût porté une baïonnette en guise de pénis, et son visage livide ne reflétait aucun plaisir.

« Une statue violant une morte ! » pensa confusément David en se mordant la lèvre.

Soudain Bubble-Sucker se rejeta en arrière, et son sexe sortit du ventre de Mary, crachant une dernière giclée de… mercure.

David se tétanisa. Le sperme de l’astronome s’était changé en un jet de métal liquide dont les gouttes roulaient comme des billes sur le ventre et les cuisses de la femme évanouie. Cela scintillait au clair de lune, cascadait sur le carrelage avec un son cristallin de grelot rebondissant sur du marbre. David voyait rouler les billes, s’éparpiller la semence qui gouttait du membre mou de l’astronome. Mary, elle, ne s’était rendu compte de rien. Elle dodelinait de la tête en gémissant et cherchait mollement à se redresser.

— Je vais vomir, couinait-elle, je vous avais bien dit que je ne supporte pas l’alcool.

Mais Bubble-Sucker s’était déjà rajusté. D’un mouvement de la main il rabattit la jupe sur les cuisses grasses de sa compagne et l’aida à se redresser. Mary s’accrocha à lui en marmonnant des mots sans suite et ils s’éloignèrent au long de la galerie, titubant tel un couple de noceurs au sortir d’une boîte de nuit.

David s’autorisa enfin à respirer. Sur le carrelage les billes de mercure continuaient à rouler silencieusement, entraînées par les inégalités des dalles. Le garçon, en se détachant du mur, prit garde à ne pas se trouver dans leur trajectoire.

Bubble-Sucker avait été « colonisé ». L’évidence tournait dans sa tête en crépitant tel le « grand soleil » d’un feu d’artifice. Et le métal vivant qui lui remplissait les entrailles s’était en partie déversé dans le ventre de Mary Bouffe-minou, usant pour ce faire d’un stratagème sexuel apparemment plus discret que l’assassinat ou l’automutilation. Une chose était sûre, désormais les créatures allaient tenter d’affiner leur mimétisme et de s’introduire dans le corps des humains d’une manière plus « naturelle », en tout cas moins sujette à scandale que le meurtre au moyen d’un couteau ou d’une hache fondus pour cette seule occasion.

« Elles veulent passer inaperçues, conclut David, coloniser les hommes sans se faire immédiatement repérer… Leur intelligence se développe à une vitesse terrifiante, elles sont passées en peu de temps du crime pur et simple à la technique de camouflage élaborée. Elles ont compris qu’elles ne pouvaient pas assassiner tout le monde à Triviana sans que cela se remarque aussitôt. À présent elles préfèrent se glisser en nous par des moyens détournés. »

David s’aperçut qu’il avait sommeil. L’invraisemblable coït auquel il venait d’assister avait eu raison de la tension nerveuse qui l’habitait et il n’éprouvait plus à présent qu’une immense fatigue. Un besoin presque maladif d’enfouir sa tête dans un oreiller et de dormir… jusqu’à l’étouffement.

L’image des gouttelettes de mercure suintant du sexe de Mary l’obsédait. Elle était partie dormir, elle aussi, le ventre plein de cette chose à la fois plus dure que l’acier et plus liquide que l’eau, de cet élément aux structures moléculaires perpétuellement mobiles et dont on ne trouvait aucun équivalent sur la Terre. Un métal souple et dur, une entité dont l’intelligence évoluait de jour en jour, copiant des attitudes, singeant des comportements, élaborant des ruses sans cesse plus efficaces. En ce moment même, Mary dormait, et déjà les quelques centilitres de chrome enfouis dans sa matrice s’imprégnaient de son énergie vitale, flétrissant muqueuses et viscères. Des cellules s’altéraient, noircissaient. La gourmandise du parasite la rongeait de l’intérieur.

« Un fruit digéré par son propre noyau », songea David pris d’un léger vertige.

Comment la chose évoluerait-elle dans les prochains jours ? Bubble-Sucker allait-il engrosser toutes les femmes du collège ? Dieu ! On imaginait mal ce gnome au visage lunaire dans le rôle de taureau fécondateur, et pourtant…

« Lui qui rêvait tant des extraterrestres, remarqua l’adolescent, il est servi ! »

Mais le petit astronome possédait-il encore toutes ses facultés mentales, agissait-il en connaissance de cause ou bien sombrait-il dans des transes sporadiques durant lesquelles il devenait l’objet de la créature cachée en lui ?

Cette hypothèse semblait plus plausible.

Alors qu’il atteignait le bout du corridor, David aperçut Bonnix ratatiné sur l’une des banquettes. Le garçon dormait, le menton sur la poitrine, les jambes étendues dans une flaque de clarté lunaire. Le crissement des semelles de David sur le dallage trop ciré le tira brutalement de son hébétude.

— Oh ! C’est vous Sarella, souffla-t-il d’une voix épuisée, je ne vous avais pas vu.

— Vous dormiez, observa David, vous devriez cesser ces rondes, vous avez mauvaise mine.

— Oui ? C’est vrai que je ne tiens pas la grande forme. Mais vous non plus, Sarella, vous n’avez pas une tête de gagnant. D’ailleurs tout le monde prend une très sale gueule dans ce collège… ça commence à devenir inquiétant.

Il releva frileusement les revers de son manteau et se frictionna les mains. Il paraissait exsangue. David s’assit à l’extrémité de la banquette.

— Ça tourne mal, grommela Bonnix en ébauchant un geste vague, j’aime pas l’ambiance qui règne ici. Même Shicton devient bizarre. Il se passe de drôles de choses. J’ai des trous de mémoire de plus en plus fréquents, pas vous ?

— Si, improvisa David au hasard, ça m’arrive.

— Moi, j’ai des absences de plusieurs heures. Bordel ! Je devrais peut-être voir un médecin ? Pourtant je ne me came pas. Du moins pas consciemment.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Peut-être qu’on nous drogue à notre insu. J’ai trouvé des traces de piqûres sur mes bras. Tenez, regardez !

Relevant ses manches, il découvrit ses avant-bras. Chacun d’eux était marqué de petits trous à peine cicatrisés. Des séries de quatre trous, très rapprochés, comme aurait pu en produire une seringue à aiguilles multiples …ou une fourchette !

David s’efforça de dissimuler son tressaillement. La scène de la cantine n’avait donc pas été une hallucination ! Elle s’était réellement passée… de bout en bout, les marques sur les bras du jeune homme en étaient la preuve formelle.

— Oui, grogna Bonnix, je pense qu’on nous drogue. Mais pourquoi ? Pour nous laver le cerveau pendant notre sommeil ? Je crois qu’il y a plusieurs profs communistes ici. Et s’ils avaient monté une sorte d’opération d’endoctrinement ? Un nouveau procédé qu’ils expérimenteraient sur nous ?

Il parlait avec difficulté, avalant la moitié des syllabes, et ses yeux striés de veinules rouges sautillaient à l’intérieur de ses orbites.

— Bon sang, se plaignait-il, quand je pense qu’on parlait de la fin du monde, de l’holocauste… de la renaissance qui s’annonçait. Aujourd’hui j’ai l’impression d’être irradié, pourri de l’intérieur, comme si mes boyaux se baladaient tout seuls dans mon ventre, ça ne vous fait jamais ça ?

— Si… si.

— C’est affreux. Ah ! ils sont beaux les guerriers de l’Apocalypse ! Des crevards aux jambes flageolantes. Je me demande si le collège n’est pas enveloppé d’un brouillard de particules ionisantes. Ces cons de militaires ont peut-être perdu une bombe atomique dans la baie ? Ils ont fermé leur gueule pour ne pas engendrer la panique mais c’est nous qui sommes en train de pourrir debout à cause de leur connerie.

David ne trouva rien à répondre. Le profil de Bonnix, jadis si arrogant, lui paraissait diaphane.

— En plus, j’ai des hallucinations, continua le jeune homme. Hier j’ai cru voir passer des lapins… Des lapins qui fumaient des cigarettes. Complètement idiot ! Merde ! J’ai sûrement une tumeur au cerveau. L’irradiation engendre des tumeurs. Shicton nous l’a expliqué. J’aurais dû aller me planquer dans l’abri.

— Quel abri ?

— Ah ! C’est vrai, vous n’étiez pas là au cours du dernier mois. Vous rôdiez chez le ferrailleur. Shicton nous a fait creuser un abri dans la forêt… Un caisson antiatomique. Il paraît qu’il suffit d’un mètre cinquante de terre pour vous isoler des radiations neutroniques. Une simple épaisseur de terre compacte. Nous avons foré un terrier et entassé des rations de survie. Il y a aussi des combinaisons que Losfred a obtenues par un ami de son père.

— Où se trouve cet abri ?

— Près du chêne creux, vous voyez ? Là où nous avons tué un chien, un soir. Un chien que nous avons essayé de manger cru ! Bon Dieu ! Quelle imbécillité… Qu’est-ce que je fous ici ? Je devrais me faire hospitaliser. Je suis sûr qu’il se passe des trucs anormaux. Tout va mal depuis la mort du gros Flanagan. Le dirlo s’est fait décapiter. Et puis il y a eu ce meurtre à Triviana… ce vieux cinglé de Barney Coom. Et… et toutes ces choses bizarres…Même les profs ont des têtes de zombis. J’ai la trouille. Si ça continue je vais demander à ma mère de me retirer d’ici. Oui, ça serait une solution. Mais Losfred me traiterait de pédé…

Il continua ainsi un long moment, remâchant ses obsessions d’une voix de plus en plus pâteuse. Lorsque son menton s’affaissa sur sa poitrine, David comprit qu’il s’était rendormi, et s’éclipsa.

En regagnant sa chambre il décida qu’il profiterait de l’atmosphère de déliquescence qui régnait au collège pour descendre à Triviana. Il devait voir ce que devenait sa mère. Elle était seule depuis trop longtemps et il n’aimait pas ça.

Une seule chose l’ennuyait : aurait-il assez de force pour pédaler jusqu’à la ville ? Il était si faible qu’il doutait d’être capable d’une telle prouesse physique.

« J’y arriverai ! maugréa-t-il en s’endormant, il faut que j’y arrive. Dès que j’aurai quitté le collège le rayonnement s’affaiblira, oui, c’est sûr. »